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Avertissement: Ce n'est qu'après huit mois de route que je décide de rédiger cette chronique.
L'idée m'en est venue, ou devrais-je dire la liberté, sur le bateau en route pour
l'Égypte. J'avais les mains enfin libres. Plus d'auto, cet instrument diabolique qui
m'aura enlevé mes moyens littéraires. Je n'aurai guère écrit, dessiné, chanté, joué durant ces mois, concentré sur le volant, absorbé à éviter les récifs
des routes du monde. Me voilà libéré pour quelque temps, pour ce voyage
d'Égypte, et j'espère, pour la fin du voyage, garder les mains libres, le temps
qu'il faudra, pour la rédaction quotidienne de ces chroniques.
Je ne veux pas en faire un essai littéraire, mais plutôt un mémorandum, que je pourrai consulter plus tard. J'ai l'impression d'avoir perdu mes capacités intellectuelles et ma facilité à l'écriture. Je pense plus vite et ma main ne peut suivre ma pensée et je ne voudrais pas perdre celle-ci de sorte que j'écris sans me réviser en oubliant l'aspect littéraire du texte, pour le moment du moins. Ce journal est donc conçu comme un réservoir d'impressions qui pourra me servir le jour où j'en aurai besoin. |
Le bateau est un assemblage de 4 barges arrimées entre elles dont l'une est motorisée. Nous sommes assignés à la barge de troisième classe là où logent les animaux et les représentants des peuples de haute Égypte, du Soudan et des lointaines tribus d'Afrique de l'Est. Il y aura également quelques européens, des américains et des australiens ainsi que des étudiants du Caire. Nous croisons un Fossy Ouassi, mystérieux représentant de ce peuple guerrier qui borde les rives des grands lacs africains, il nous refuse de troquer ses étranges amulettes. Nous feignons d'accepter des dattes d'une généreuse nubienne y ayant découvert des visiteurs inattendus sous la forme de vers, nous les balançons discrètement dans le Nil.
Abu Simbel, les 7, 8 et 9 février.
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Nous passons le temps à scruter les détails de ce chef-d'oeuvre sculpté dans le roc solide, l'impressionnante statue de Remzès II, et les courbes harmonieuses de la belle Néfertiti qui protègent
l'entrée du petit temple d'Hatton.
Faras et la frontière du Soudan, le 8 février.
Nous partons à la recherche de vivres. Nous marchons plusieurs kilomètres en direction de la
frontière du Soudan jusqu'au village de Faras. Nous rencontrons un groupe d'étudiants du Caire qui
nous avaient invités la veille autour de leur feu de camp. Nous marchons avec peine sous un soleil
de plomb, Marie a peine à respirer.
J'aperçois enfin l'horizon que je fixais avec anxiété depuis plusieurs heures, me disant que quelque chose m'appelait de ce côté-là. Les montagnes s'arrêtaient à cet endroit. Au delà, c'était le désert. Le désert à perte de vue. Le Soudan.
Les villages que nous traversons sont d'un autre âge. Les gens sont curieux. Ils nous scrutent avec une curiosité empreinte de chaleur, ils sourient, les enfants nous harcèlent constamment, les filles sont belles et coquettes, bardées de bijoux et de mystérieux tatouages faciaux. Elles vous font les yeux doux, vous ne savez plus si elles ne sont que curieuses ou si elles vous offrent leurs faveurs, vous avez envie de les caresser affectueusement.
C'est le pays nubien. Dans quelques années, ce peuple magnifique sera confondu au peuple
Égyptien, son sol sera submergé par le grand lac Nasser. Une autre partie du monde aura
succombé au grand rêve des imbéciles qui gèrent les destinées du monde et qui ne rêvent
qu'à une planète reposant docilement dans une banale uniformité. Nous arrivons au village.
Nous avons peine à trouver les ravitaillements qui sont chers et de mauvaise qualité. Le touriste
ordinaire n'atteint pas ces lieux oubliés. Les étudiants du Caire nous aident à dialoguer avec la
population et les marchands. Nous achetons quelques conserves et reprenons la route dans l'après-
midi. Marie s'embarquera sur un felouque avec les jeunes étudiants, seule femme à bord et malgré
cela rassurée, plus rassurée sans doute qu'elle ne le serait sur une rivière d'Amérique en compagnie
d'une horde d'universitaires malappris.
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Au retour, nous préparons la bouffe. Je suis inquiet, Marie n'est pas encore revenue. Il n'y a pas de vent cela explique sans doute son retard. Je décide d'aller à sa recherche, seul, croyant qu'ils auraient décidé de descendre du bateau. Il fait sombre. Je traverse des marécages, les lézards s'affolent sous mes pieds, et je m'affole aussi. Je les imagine en serpents et l'angoisse me prend. Je n'aperçois que vaguement la piste et j'ai peur. Revenu près du Nil, j'aperçois un voilier. Des voix d'hommes, Marie doit sûrement être là. J'appelle. On ne répond pas. Je rebrousse chemin. Les feux du camp signalent le voilier. Ils essaient d'accoster au campement, le vent les pousse plus loin. J'irai chercher Marie, avec un copain aux pieds du temple d'Abu Simbel. Marie est en parfait état.
Au retour, nous nous arrêtons dans une hutte et prenons le thé avec des nomades hospitaliers au son d'une musique exotique, tirée de leur bouche, de leurs doigts agiles et d'un instrument à corde typique du pays, que je voudrais bien rapporter avec moi. Le son est doux, fait de notes imprécises, presque parallèles, très mystérieuses.
Abu Simbel, les 8 et 9 février.
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Le temple est dédié au dieu Amon et Ha-Rakhte, le roi du soleil. Les scènes représentent le roi faisant des offrandes à ces dieux. Nous ne pourrons visiter aujourd'hui le petit temple d'Hatton, la lumière y étant coupée. En effet, on remet le courant que lorsque ces lieux sont occupés par une armée de touristes. Il faudra faire coïncider notre visite avec celle des touristes.
On aperçoit déjà sur les façades des temples, les premiers découpages effectués à l'aide de scies géantes qui préludent au découpage complet des temples et à leur transport sur la haute falaise, dans un environnement artificiel. Le camp international commence à s'organiser à proximité des temples. Les allemands sont déjà là. Il y aura des italiens, des français, des allemands, des suédois. Le temple sera coupé en sections selon le poids maximum que pourra transporter la grue. Le temple sera ensuite remonté sur une haute montagne à quelques kilomètres du lieu original. Les travaux dureront 6 ans. La première année, une digue sera construite autour du camp et du temple prévenant l'inondation durant les travaux du grand barrage d'Aswan. Une ville entière sera aménagée sur les lieux. Des routes sont en construction et l'on note déjà le retrait de la rive du fleuve.
Départ d'Abu Simbel, le 10 février.
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Je commençais à rêver qu'un tel voyage sur le Nil pouvait se passer sans incident malgré mes appréhensions et l'anachronisme des installations et des manoeuvres de navigation. Nous aurions du normalement heurter un navire, s'enliser sur les hauts fonds ou couler et je planifiais les moyens d'évasion, la distance à nager pour atteindre la rive, ces rêves devaient être prémonitoires.
Dans la nuit du 11, un bruit inquiétant nous tire du sommeil. Je me réveille en sursaut et lance à Marie "Ça y est, il faut sauver nos bébelles, nous avons heurté quelque chose." Un petit navire était sur notre route, sans lumières, sans pilote, et rien ne dit que notre propre pilote était éveillé. Les phares s'allument et illuminent la scène. Les éclats de voix se font entendre. On cherche des fissures dans la coque. Nous ne chavireront pas cette fois-ci. Il y aura une terrible engueulade entre les officiers des deux navires, sans trouver le véritable coupable, et nous reprendrons la direction d'Aswan.
Marco Polo ou le voyage imaginaire (Voyages et photos de l'auteur, 1969) © 2001 Jean-Pierre Lapointe